Ingénieurie Inverse de la Liberté

By admin - Last updated: lundi, avril 18, 2005 - Save & Share - Leave a Comment

Je voudrais commencer par une référence à un débat esthétique et au concept d’oeuvre ouverte (open work) à quoi renvoie la discussion des deux prochains jours. Le concept d’oeuvre ouverte (open work), ou l’opera arbiata, et peut-être en français l’oeuvre en mouvement, avait la place, dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale jusqu’aux années soixante-dix ou moitié des années soixante-dix, de pratiques esthétiques très efficaces qui ont remis en question la tradition de l’oeuvre finie.
Cela renvoie à quelque chose comme un concept utopiste, ou à l’utopie du pouvoir révolutionnaire de l’art de changer la société.


Nous sommes familiers avec quelques uns de ces exemples tels que le concept d’indétermination de John Cage ou Cunningham, les opérations arbitraires du hasard, l’univers des techniques aléatoires dans la musique européenne et la poésie. En poésie, nous avions la poésie sonore ou concrète, néo Dada, Fluxus, les hapennings de même que dans le théâtre-performance, soudainement l’improvisation a soulevé un très grand intérêt, avec le Living Theatre Group, l’Open Theatre, les laboratoires Grotowski.

Curieusement aujourd’hui, l’ouverture, la mobilité, les processus d’orientation flexibles, semblent se rapporter plus à l’agenda néo-libéral qu’à aucun projet d’émancipation.
C’est un paradoxe intéressant auquel nous nous confronterons ces deux prochains jours, et je voudrais exploiter cette opportunité un peu plus avant.
Ce dont je suis convaincu est que nous avons à procéder à l’ingénieurie inverse de la liberté.
C’est tout au moins le sous-texte de l’open source et de la propriété intellectuelle.

Qu’est-ce qu’est l’ingénieurie inverse ? C’est un terme technique. Sa définition renvoie dans l’ère industrielle à la déconstruction d’une machine. Par exemple, d’une voiture : démonter toutes ses composantes, afin de comprendre le mode de fonctionnement de chacunes de ces composantes, et tenter d’implémenter le savoir acquis au service de ses propres projets de développement.
Donc, chaque voiture, chaque pièce de voiture, a été plus ou moins accessible ou ouverte à l’expertise des ingénieurs ou constructeurs de toutes sortes, jusqu’au jour où une société s’est rendu compte que ses concurents avaient réalisé des progrès extraordinaires. Il suffisait d’ouvrir le moteur, de l’étudier, et de reprendre le développement. Ce type d’ingénieurie inverse a été le moteur du développement technique, du progrès, à l’âge industriel. Aujourd’hui, dans la société post-industrielle ou post-fordiste ce type d’ingénieurie inverse est traitée comme un crime.
L’ingénieurie inverse, si nous utilisons cette métaphore, consiste en la reconstruction du code source original qui est habituellement caché derrière les données binaires. Dans tous les logiciels propriétaires auxquels nous avons affaire, par exemple les produits Windows, ces données binaires ne sont pas accessibles car elles sont propriétaires. Si je trouve un bug dans Microsoft Outlook, si je pense que quelque chose n’opère pas, que je veux apporter une amélioration, je ne peut pas ouvrir Microsoft Outlook, ou tout autre programme propriétaire, et voir ce qui ne fonctionne pas, ce qui pourrait être mieux, et le programmer ou le réparer, ou quoi que ce soit d’autre, puisque que le code source n’est pas disponible.
L’open source ne renvoie donc à rien d’autre, qu’une conception de la programmation dans laquelle le code source n’est pas vérouillé mais accessible ouvertement et librement.

Second point, je voudrais transposer cette idée d’open source, d’ouverture des sources, dans un contexte plus large que ce débat qui le restreint au monde numérique. Dans différents débats politiques ou éthiques, on est confronté au fait que cela pose problème, que ce qui marche plutôt bien concernant le monde numérisé, le monde en ligne, est difficile à traduire dans d’autres situations.
Par exemple, le succès du logiciel libre, ou d’un système d’exploitation open source tel que Linux, est très difficile à obtenir dans des contextes hors ligne. Quoi qu’il en soit, cela fait sens, c’est un des enjeux politiques les plus importants actuellement, que d’en trouver des traductions, des analogies, des parallèlismes, etc.

Je pense que le parallélisme qui apparaît de la façon la plus évidente ces dix dernières années, en particulier dans le cours de ce débat autour de la globalisation et des mouvements dits anti-globalisation, est un certain parallélisme entre luttes pour la liberté de mouvement, ou de libre circulation, et liberté de savoir.
La citoyenneté universelle et l’accès universel sont déjà, ou vont le devenir rapidement, le sujet d’un nouveau cercle de luttes pour la liberté. Se rapporter à la liberté peut sembler un peu vieux jeu ou étrange – le président Bush emploie le mot liberté dans tous ses discours de nfaçon répétitive – mais nous parlons d’autre chose, ce que j’essaye de dire en parlant d' »ingénieurie inverse de la notion de liberté ». Et ceci certainement fera le futur des « multitudes numériques ». Il y a un fait essentiel et immuable en ce que les idées et la connaissance circulent en ligne, et d’autre part en ce que les gens, ou les êtres humains devraient être libres ou sont libres ou prennent la liberté de se déplacer là où il y a des frontières physiques.
Cette question ne devrait pas être réduite à l’Internet ou aucun autre média pour cette raison.
La libre circulation, ou la mobilité, ou les mouvements de migration, impliquent une certaine émancipation, là où quiquonque décide de lui-même où aller et où s’installer. D’une certaine manière, cela fait référence à une incroyable puissance, l’autonomie de chacun être humain à se définir.
Quand j’émigre, voyage, franchis une frontière d’ici à là, de ce pays à ce pays, ou du sud vers le nord, je fait un constat politique : cette libre circulation garantit d’une certaine manière que vous pouvez toujours laisser un pays derrière vous, que vous n’êtes plus esclave d’un territoire, ce qui est absolument essentiel.
La liberté de savoir d’autre part, se rapporte à l’autonomie de ce que je voudrais appeler du « networker social » de produire et distribuer le produit de son travail vivant en peer-to-peer. Ce genre de communication libre n’est pas seulement l’un des droits de l’homme les plus précieux, mais, dans le discours entier des droits de l’homme, c’est la seule liberté qui est absolument inaliénable.
Ainsi toute obédience, tout contrôle, portant sur la connaissance sont totalement nuls par rapport à cette liberté qui est celle de penser. En allemand, nous avons une expression : « les pensées sont libres ». D’une façon ou d’une autre toutes les tentatives de protéger la propriété intellectuelle ou d’établir des régimes de contrôle des droits d’accès à la connaissance sont vouées à l’échec, parce que personne ne peut contrôler une pensée, une idée, ou un savoir.

L’exercice quotidien de la libre circulation mine les hiérarchies du marché du travail global, il perfore le système des frontières. Dans les sociétés dites globalisées et le capitalisme global, les frontières sont avant tout un filtre pour la surexploitation. Elles filtrent la main d’oeuvre utile de celle inutile, celle qui est parée à la surexploitation, que ce soit dans les champs, les champs de fraises du sud de l’Espagne, la production de tulipes aux Pays Bas, la moisson des asperges en Allemagne en ce moment même.
Toutes ces industries, les industries de l’agriculture mais également les industries du loisir, les industries affectives telles que le travail domestique, sont inenvisageables de nos jours sans la main d’oeuvre dite illégale surexploitable. Mais par ailleurs, l’autonomie des personnes à franchir des frontières, émigrer, permet également une circulation mondiale des luttes sociales et de leurs expériences, des réseaux de migrants, qui agissent en tant que catalyseurs des luttes dans la globalisation depuis la base, ou du dessous.
Il existe des exemples très intéressants de la façon dont ces savoirs issus des luttes sociales passent d’un continent à un autre. Mon exemple préféré est celui de la campagne « Justice for Janitors Campain », qui est une campagne menée par les employés de ménage et portiers aux Etats-Unis, et qui utilise des modèles d’organisation communautaire d’Amérique latine et d’Amérique centrale des années 70 et 80. Ils traduisent des expériences de ces luttes sociales dans le monde post-moderne des immeubles de bureaux de Los Angeles.
Cette connaissance circule, franchit des frontières. Et cette liberté de circulation physique, de mobilité spécifique, renvoie aux pratiques de tous les jours de liberté de communication, de la liberté de savoir qui contredisent la propriété intellectuelle, le système des licences et des brevets. Cela mine les hiérarchies globales de la connaissance, quand les inégalités de la distribution du savoir deviennent un facteur majeur de la production contemporaine.
Encore un exemple en Allemagne, mais c’est pour ainsi dire la même chose partout en Europe : il y a quelques années, il y a eu un débat sur le recours à des travailleurs ou experts des IT (Industries des Technologies) Indiens. Il s’est avéré qu’il était censé y avoir des masses de personnes, ultra qualifiées, en Inde, Ukraine, Roumanie, etc., que les sièges sociaux de sociétés partout en Europe et en Amérique du Nord souhaitaient attirer.
En minant ces hiérachies globales de la connaissance et en remettant en cause la logique de la valeur et de l’esclavage du salariat comme un tout – ça en est le potentiel dramatique si vous imaginez quelque chose comme la liberté de la connaissance sur une échelle globale – ces libres associations de production de la connaissance ont des potentiels énormes de destruction des frontières et des identités despotiques, et elles pourraient provoquer quelque chose comme une vraie globalisation à un niveau immatériel.
Il y a quelque chose comme un General Intellect global qui émerge à partir de la liberté de circulation et de la liberté de communication en cette époque de la globalisation ou post-globalisation.
Ce n’est pas seulement une question morale, ou éthique, ou esthétique. En dernier lieu c’est une question de puissance et de contrôle. Si vous peignez le tableau totalement noir et blanc, vous auriez d’une part les multinationales corrompues et d’autre part ce General Intellect des travailleurs immatériels ou « networkers sociaux ».

La lutte actuelle porte sur l’accès libre et égal à la connaissance et je pense que nous verrons ces deux prochains jours des exemples intéressants dans des champs différents non seulement l’univers des ordinateurs en réseau mais également la médecine générique et d’autres domaines. Cet accès libre et égal à la connaissance produira nécessairement de nouveaux modèles de propriété collective ce qui à mon sens est un incroyable défi. Cela ne supprime pas l’autorat ou la propriété mais conduit à de nouveaux modèles, ou au moins en a le potentiel, ou, nous relevons un certain défi qui est celui d’inventer et de créer ces nouveaux modèles. Ils ne tombent pas du ciel. Nous devons avoir beaucoup de créativité et d’imagination.

Un second aspect intéressant de ce General Intellect global, est qu’il ouvre d’emblée à des modes de création, production, distribution fluides.
Dans l’ère industrielle, nous distinguions la création ou l’invention d’un produit ou d’un bien, sa production ou production de masse, puis sa distribution ou circulation.
Au moins dans mon champ, celui dans lequel je suis le plus actif actuellement, on peut clairement développer de nouvelles formes de distribution de contenu en ligne en haut débit, de fichiers multimédia ou vidéo, films ou documentaires. Nous faisons face à une situation où la création, la production et la distribution deviennent totalement inséparables, ce qui encore, nous force à traiter d’une notion totalement nouvelle du travail, de la créativité, du processus de création. Tout ceci résonne, nous engage à reconsidérer la situation.

Un troisième aspect du General Intellect global à mon sens est que nous assistons à des rapports entièrement nouveaux entre auteur, interprète ou performer, et destinataire. Ce qui est également extrêmement intéressant, parce que tous ces rôles, où l’auteur est celui qui crée quelque chose, l’interprète celui qui répète ou exécute ceci ou interprète ceci et le destinataire celui qui n’a aucun droit de changer, altérer ou éditer quoi que ce soit de ce avec quoi il ou elle est confronté. Ces rôles classiques sont remis en question. Soudainement le destinataire a le droit de changer et d’altérer le contenu, ce qui le met dans la position de quelque chose comme un auteur. C’est fondamentalement possible lorsque les contenus ou les oeuvres ou les produits sont distribués sur quelque mode open source ou de contenu ouvert.

En dernier lieu, ce qui est probablement l’aspect le plus intéressant du General Intellect global. Au lieu d’un nouveau style de managiérisme nous sommes confrontés avec ces nouveaux régimes post-modernes de régulation des accès, à un pays quand nous parlons de mouvement physique, ou du contrôle de l’accès à la connaissance ou à la production immatérielle, qui opère également plus ou moins en temps réel, sur une base addoc – ce n’est pas que les gens sont exclus au départ juste en raison de leur statut social pour le reste de leur vie à cet accès. Ce processus d’inclusion/exclusion opère d’une façon très pernicieuse. La plupart des groupes d’experts peuvent accorder l’accès à des contenus gratuitement, mais ils pourraient changer d’avis dans un an et demi, et soudainement faire payer ou charger quelqu’un d’autre de le faire et ceci est totalement despotique. Ce genre de tyrannie n’a plus rien à voir avec le concept des droits fondamentaux ou droits de l’homme que nous connaissons.

Au lieu de ce managiérisme, cette approche de l’ouverture, des sources ouvertes, donne de la puissance à quelque chose que j’appellerais auto-organisation, et c’est encore, au niveau esthétique vraiment intéressant, parce que plutôt que de réalisation de soi, la production esthétique tout à coup se comprend en termes d’auto-organisation.

Florian Schneider, le 11/04/2005.

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