L’économie de l’« immatériel »

By admin - Last updated: jeudi, avril 14, 2005 - Save & Share - Leave a Comment

De plus en plus de pratiques artistiques s’appuient sur des réseaux d’échange informels. S’y développent des formes de production de savoirs et de légitimation nouvelles. On analyse ce changement comme celui de l’espace économique et des pratiques sociales en général et un passage à une productivité liée à l’information, l’immatériel, les affects, les échanges sociaux. Ce passage est corrélatif de plus de flexibilités, mobilités, adaptabilités. Il s’agit autant de la question de nouvelles formes d’expertise plus partagées, que de l’ustensilisation possible de toutes les formes de créativité et d’invention.


On a parlé d’économie du don, comme régime d’échange constitutif des liens sociaux, distinct de l’économie de marché et des systèmes de redistribution institutionnels, et qui fonctionne à l’intérieur de réseaux sociaux, selon la formalisation d’environnements et d’échanges autorégulés par leurs interlocuteurs, s’agissant du développement de logiciel libre, et des systèmes d’échanges de fichiers sur Internet en peer-to-peer. On a dit de l’économie du don high tech qu’elle pourrait être « la réalisation par le capitalisme d’un rêve anarcho-communiste ». Notons simplement que les pratiques d’échange en réseau mélangent don, piratage, commerce, et figurent un mode de production dont les modalités techniques se renouvellent régulièrement.

Les programmeurs et les activistes des réseaux libres ont constitué « un groupe social qui réunit technologie de haut niveau et projet social et politique » écrit Gorz, capable d’inspirer de nouveaux cadres culturels, conceptuels et éthiques. L’informatique libre y est à la fois support, produit, et productrice de systèmes de transmission, d’échange, d’interfaces sociales et d’environnements de libre expression, de mise en commun et de production collective. Ce mouvement aura ainsi développé une pratique qui « entend disputer au capital le terrain particulièrement sensible, stratégiquement, de la production, de l’orientation, de la division et de la propriété des savoirs », et, pour démontrer qu’il ne s’agit pas d’une utopie, Gorz ajoute que dans ce domaine, « la pratique c’est le programme ».

Sous le nom d »intelligence collective », Levy théorisait la possibilité d’un échange de savoirs de toutes sortes, d’une « coopération libre des cerveaux », d’un réseau des réseaux disponible et accessible à tous qui permettrait une autre configuration des fonctionnements sociaux, politiques, économiques, culturels, et une reconnaissance de la valeur de tous les savoirs, sur la base du fait que l’expérience individuelle représente toujours pour l’autre un ensemble de savoirs qu’il ne possède pas, un réseau de subjectivités multiples. L’intelligence collective pour Levy est « partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel » et aboutit à « une mobilisation effective des compétences », relevant ainsi dans le même temps le principe de maximisation du capitalisme intégré actuel et sa dimension sociale subversive.

Le modèle coopératif, instauré à la suite de la crise du système fordiste, prend en compte la suproductivité des relations et la subjectivité des individus. Il soutient la convergence et la mise en relation de savoirs, dans une économie de croissance par innovation, différenciation et valorisation rapide. Les processus d’innovation sont alors dits interactifs et dynamiques à l’intérieur de relations non hiérarchisées entre les agents engagés et ne suivent plus le fil linéaire qui va de la recherche fondamentale au développement, puis à la fabrication et la distribution, mais une logique d’actualisation permanente des agents en réseau les uns d’après les autres. C’est le laboratoire de recherche, et le secteur des services, qui répondent le mieux à ce modèle.
A ce stade, le temps social nécessité par la production des connaissances et leur valorisation n’est plus maintenu à l’intérieur de l’entreprise, qui externalise ses activités de conception, et installe dispositifs de veille aptes à évaluer les tendances et à capter via les concepts d’avant garde de la propriété intellectuelle, la surproductivité dans le tissu social et les espaces de formation et de création.

Boltanski et Chiapello décrivaient ce changement comme un passage à une « cité par projets », dans laquelle chacun devrait maintenir son employabilité pour des périodes de travail à court terme, augmenter son potentiel de connectivité de projet en projet, recoder toutes ses expériences en savoirs évaluables, devenir son propre manager en rendant mobilisable l’ensemble de ses expériences et compétences en permanence.
Le travail consisterait alors non plus à produire, mais à se produire, comme sujet opérateur des fluxs informationnels et de leurs interconnections, coordinateur des moyens et des procédures de performance et de résultats, générateur de comportements pertinents. Cette production de soi et du potentiel d’expressivité de chacun ne pourrait se développer que dans une culture qui n’est pas ustensilisée comme c’est de plus en plus le cas.
Paolo Virno cf Marx interroge ce passage à une production sociale et matérielle dont le principal moteur serait le savoir, la science, l’information, la communication – « une part de travail vivant, non repérable dans les fonctions du travail, mais dans les habitudes métropolitaines, les usages linguistiques, la consommation culturelle ».
Ainsi de cette situation qui comprend l’individu à l’intérieur d’un système de production dés lors qu’il participe du corps social alors même que le savoir diffus, humain, la coopération, la productivité de la socialisation des savoirs resteraient difficilement objectivables.

Soit une économie de plus en plus tributaire des concepts de propriété intellectuelle qui permet la monopolisation pour les pays les plus avancés au niveau des structures informationelles, et qui construit un ravin entre droits d’exploitation et coûts de fabrication et d’importation.
Il s’agît de l’appropriation des biens communs par les multinationales, et les grands groupes transnationaux qui relient états, complexe militaro-industriel, industries culturelles et technologies de l’information et des communications qui souhaitent maintenir ou établir leurs monopoles dans tous les domaines – depuis le code génétique d’un organisme vivant, un algorithme mathématique, la formule d’un médicament, ou un protocole social, une interface, des sources logicielles de bases de données publiques, jusqu’aux procédés de filtrage et de distribution de l’eau par exemple – de telle façon que tout le champ de production matériel et immatériel est désormais en passe d’être couvert.

Béatrice Rettig.

Bibliographie
BARBROOK, Richard, L’Economie du don high tech, tr.fr., Libres enfants du savoir numérique, Editions de l’Eclat, 2000.
BOLTANSKI, Luc et Eve CHIAPELLO, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999
GODBOUT, Jacques, Le don, la dette, l’identité, Homo Donator vs Homo Economicus, La Découverte/M.A.U.S.S & Syros, Paris, 2000
GORZ, André, L’Immatériel, Galilée, 2003
LEVY, Pierre, L’Intelligence collective, Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1997
MARX, Karl, L’automation, Fondements pour une critique de l’économie politique, tr.fr., La Pléïade, Paris, 1968
RIFKIN, Jeremy, Le siècle biotech, Le commerce des gènes dans le meilleur des mondes, La Découverte, 1998
VERCELLONE, Carlo, Sous la direction de, Sommes-nous sortis du capitalisme industriel ?, La Dispute, Paris, 2003
VERZOLA, Roberto, Towards a political economy of information : Studies on the information economy, FNS, Philippines, 2004
VIRNO, Paolo, Quelques notes à propos du General Intellect, Futur antérieur, n°10, L’Harmattan, 1992

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